Est-il raisonnable de désirer le bonheur ?

ébauche de corrigé
Publié le 20 mars 2010
par vventresque
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Introduction

Si tout le monde désire être heureux, bien peu semblent savoir ce qu’est le bonheur et pouvoir l’atteindre. On peut se demander en effet si le bonheur n’est pas un rêve, une cause perdue. Il semblerait alors raisonnable de se contenter d’éviter d’être trop malheureux.

Mais cette quête du bonheur n’est-elle pas ce qui rend possible de vivre ? Sans cette recherche, la vie perd tout son sens. Au contraire, si nous sommes assez raisonnables pour savoir mesurer nos désirs, nous pouvons apprendre à nous satisfaire de notre existence.

Faut-il alors considérer que le bonheur est une chimère inaccessible (1), ou que nous pouvons atteindre une certaine plénitude (2) ? Pour que le désir d’être heureux soit sensé, il faut arriver à trouver un équilibre entre le sacrifice de nos désirs (le renoncement, l’apathie) et la poursuite effrénée de la satisfaction (la passion), développer une connaissance de la nature de nos désirs.

1. Le désir comme souffrance : espoir illusoire

- Non, il n’est pas réaliste d’espérer satisfaire tous nos désirs et éliminer la souffrance : le désir nous rend malheureux, or nous ne pouvons pas vivre sans désir... La solution dont nous rêvons n’est donc pas de cette vie. Nous devons donc nous résigner à faire face à la frustration. On peut dire que le bonheur est un « idéal de l’imagination » (Kant)

  • Le désir insatiable : sitôt satisfait le désir se renouvelle (le tonneau des danaïdes, Platon). L’existence sociale favorise l’envie d’avoir toujours plus (désir de reconnaissance, de se distinguer...).
  • Le chaos des pulsions (Freud) : notre désir se fixe sur des constructions imaginaires qui ne tiennent aucun compte de la réalité. Le désir est la conscience confuse, la représentation imaginaire de nos pulsions. L’espoir conduit inévitablement à la déception, la jouissance est liée à la souffrance. La frustration est donc inévitable, et fait partie de la vie.
  • Misère de l’homme (Pascal) : même si nous pouvons satisfaire nos désirs, nous sommes menacés par l’ennui. On se lasse, le désir exige de la nouveauté. Nous sommes incapables de nous satisfaire de notre condition mortelle : nous avons besoin d’agitation (divertissement) pour échapper à l’angoisse de la souffrance et de la mort, et derrière ce désir de se fuir soi-même on peut deviner un désir d’immortalité.

- Transition : nous oscillons entre la peur de l’avenir et l’espoir d’échapper à notre condition mortelle : ce qui nous rend malheureux, c’est donc l’incertitude de notre sort. Mais n’est-il pas possible d’apprendre à bien vivre malgré cette incertitude ?

2. La recherche de l’équilibre : les bornes du possible

- Ce qui nous rend malheureux c’est que notre imagination invente des projets incompatibles avec notre condition : il faut apprendre à discerner le possible et l’impossible parmi les objets que nous nous représentons. Une ferme et constante volonté permet de « changer nos désirs plutôt que l’ordre du monde » (Descartes).

  • Le bonheur, un état d’esprit plus qu’un sort favorable : l’important est moins de trouver satisfaction hors de nous-même (tout ne dépend pas de nous) que de vivre sereinement nos choix : accepter l’incertitude. Il est possible de raisonner nos passions si nous suivons trois principes de prudence (cf. Descartes, morale provisoire), ce qui conduit au contentement, à la sérénité.
  • —Se tenir écarté de l’excès diminue les risques, la modération est toujours une précaution utile ; la voie moyenne est de bon conseil car l’opinion commune est souvent fondée sur l’expérience.
  • —Dans l’incertitude, rien n’est plus dangereux que l’irrésolution. En l’absence de savoir, il faut donc être capable de constance (cf. l’exemple du voyageur égaré : il doit choisir une direction et s’y tenir). Cela suffit à nous débarrasser des regrets et des remords
  • —S’il est impossible de changer l’ordre du monde, il est possible de maîtriser nos désirs. Descartes retrouve ici la distinction stoïcienne de ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. Si nous prenons conscience qu’un objet n’est pas à notre portée, il est facile de cesser de le désirer. De plus, le désir de ce qui est impossible nous détourne de ce qui est en notre pouvoir. Nous devons donc apprendre à estimer correctement nos capacités, sans orgueil ni bassesse. Cette juste estime de soi, qui nous permet d’user librement de notre volonté, on peut l’appeler la générosité.

- transition : L’exercice de la raison permet donc de vivre avec prudence et d’apprendre à se détacher des objets dont le désir nous rend malheureux. Mais ce détachement n’est-il pas un renoncement, un anéantissement ? D’une part cette vie tranquille que nous promet la sagesse présente peu d’attrait, elle ressemble à l’apathie (au sens médical : « Indifférence affective se traduisant par un engourdissement physique et moral avec disparition de l’initiative et de l’activité »). D’autre part, l’effort de volonté nécessaire pour équilibrer nos désirs suppose que notre esprit ait un ascendant sur notre corps, une puissance sur nos passions. Reste à savoir si nous sommes capables de connaître et contrôler les mécanismes du désir de manière à nous épanouir pleinement.

3. L’épanouissement : désir et effort, la vraie nature du plaisir

- Reformulons les deux thèses qui forment l’alternative . Si l’on répond qu’il n’est pas raisonnable de désirer le bonheur (1), on veut dire que le bonheur est un « idéal de l’imagination », un rêve où le désir ne connaît pas de mesure ; il est donc déraisonnable, irréaliste de le désirer. Au contraire, si l’on répond qu’il est raisonnable de le désirer (2), on veut dire tout autre chose : cela a du sens de faire effort pour trouver une certaine quiétude. Le bonheur est un alors état d’esprit que l’on obtient par un effort de détachement, un travail sur soi-même qui s’appelle la sagesse. On a donc le tableau suivant :

raisonnable
1 réaliste espérer la satisfaction de tous les désirs (chance)
2 sage travailler à l’équilibre intérieur (contentement, ataraxie)

- Le problème consiste donc à savoir s’il est possible de vivre le détachement sans nous priver de ce qui fait le charme la vie. Imposer des limites à notre imagination (qui est notre force créatrice) ne risque-t-il pas de nous ôter toute joie de vivre ? Cette conciliation est possible si la limitation du désir n’est pas un sacrifice mais un bon usage du plaisir, en accord avec l’épanouissement de notre nature. Cultiver la joie de vivre, n’est-ce pas un désir naturel et nécessaire ?

  • Si ce problème se pose, c’est qu’il y a un malentendu : la prudence n’exige pas de renoncer au désir mais de le comprendre. Qu’est-ce qui est réellement bon pour nous ? Ce qui contribue à notre épanouissement, au plaisir d’être. Le but du désir, c’est donc l’accord avec soi-même, que l’on éprouve comme plénitude. Il s’agit d’un sentiment global de bien-être, qui nous procure un plaisir stable (« catastématique », disent les Épicuriens). Ce plaisir n’est pas incompatible avec l’effort, il est actif : il correspond à un jeu de l’imagination et de l’intelligence, c’est le plaisir de la découverte (cf Rousseau [1])
  • Si nous examinons rigoureusement nos émotions et nos désirs, pouvons apprendre à faire le tri : les seuls désirs à sacrifier sont les désirs vides (ex : désir d’immortalité, de pouvoir...) qui ne peuvent que nous rendre malheureux. Il ne s’agit pas de s’interdire les plaisirs naturels, mais de savoir se passer de ceux qui ne sont pas nécessaires, pour ne pas souffrir de la frustration. Ces plaisirs qui résultent de désirs naturels non nécessaires indiquent que nos troubles disparaissent : ils sont un mouvement de rétablissement de l’équilibre qui a été perturbé (les Épicuriens les nomment « plaisirs cinétiques »). Mais ce que vise vraiment le désir, ce n’est pas le soulagement qui résulte de la disparition d’un trouble, c’est le développement de nos capacités, il est une dynamique de construction et d’affirmation de soi.

Conclusion

S’il est déraisonnable d’espérer satisfaire tous nos désirs, on voit qu’il est sage de s’efforcer d’atteindre l’ataraxie. Un apprentissage des mécanismes du désir est possible : nous cessons alors de subir nos émotions (passions), et le désir du bonheur devient un élan vital. Mais pour cela il faut savoir distinguer plaisir cinétique et catastématique, et avoir conscience que le désir est un effort (cf. Spinoza).


[1] Mais s’il est un état où l’âme trouve une assiette assez solide pour s’y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d’enjamber sur l’avenir ; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet état dure celui qui s’y trouve peut s’appeler heureux, non d’un bonheur imparfait, pauvre et relatif tel que celui qu’on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d’un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir. Tel est l’état où je me suis trouvé souvent à l’île de Saint-Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l’eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs au bord d’une belle rivière ou d’un ruisseau murmurant sur le gravier. Rêveries du promeneur solitaire

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