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T. W. ADORNO, Des étoiles à terre : la rubrique astrologique du Los Angeles Times, étude sur une superstition secondaire

Explication de texte séries STG
Publié le 27 février 2010
par vventresque
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TEXTE : articulations et questions

L’abandon de la rationalité face aux complexités de la société contemporaine

La source demeure tout à fait abstraite, inaccessible et anonyme. En cela elle renvoie au type d’irrationalité sous lequel l’ordre général de l’existence se présente à la plupart des individus : opacité et impénétrabilité. Les gens simples s’égarent dans les complexités d’une société hautement organisée et institutionnalisée, mais même les individus plus sophistiqués ne parviennent pas à la comprendre en termes de cohérence et de raison ; ils se trouvent confrontés à des contradictions et à des absurdités, dont la plus flagrante réside dans la menace que fait planer sur l’humanité la technologie même qu’elle a développée pour se rendre la vie plus douce.

Le recours au verdict des étoiles : la croyance à un destin supérieur, entre crainte et espoir

Qui veut survivre dans les conditions actuelles est donc tenté d’« accepter » de telles absurdités, comme le verdict des étoiles, plutôt que d’essayer de les comprendre, ce qui supposerait un effort de réflexion susceptible d’attirer sur l’individu des difficultés et des ennuis de tout ordre. En ce sens, l’astrologie se trouve en phase avec une tendance générale. Dans la mesure où le système social représente, indépendamment de leur volonté et de leurs intérêts, le « destin » de la plupart des individus, on le projette dans les étoiles de façon à lui conférer un degré supérieur de dignité et de légitimité dont les individus espèrent bénéficier. Simultanément, l’idée selon laquelle les étoiles, à la seule condition de les « lire » correctement, peuvent fournir des conseils atténue l’angoisse de l’inexorabilité des processus sociaux que l’observateur des étoiles lui-même crée.

T. W. Adorno, Des étoiles à terre : la rubrique astrologique du Los Angeles Times, étude sur une superstition secondaire (1956).

— Questions pour guider l’étude :
- 1) Dégager la thèse du texte et les articulations de la réflexion.
- 2) En quoi, selon Adorno, l’astrologie est-elle une duperie ?
- 3) Peut-on dire qu’à la différence de la raison, la croyance masque la complexité du réel ?

INTRODUCTION

- Même si l’on n’ose pas se l’avouer, même pour nous en moquer, le discours des astrologues n’est pas sans éveiller notre curiosité. On raconte que même des chefs d’État, qu’on peut difficilement considérer comme ignorants et naïfs, ont recours à des astrologues. Nous avons beau savoir que l’horoscope ou les analyses de caractère relèvent de la croyance, et même si nous gardons une certaine méfiance vis-à-vis de l’astrologie, elle n’en reste pas moins attractive. Comment la séduction opère-t-elle dans ce discours ? Adorno montre que l’astrologie remplit une attente de sens que la complexité des sociétés contemporaines rend difficile à atteindre par les seuls moyens de la raison. Il s’agit de donner une apparence de rationalité à une réalité qui paraît absurde, de manière à rendre notre situation acceptable.

- Le texte part du constat d’un défaut de rationalité face aux complexités de la société contemporaine (trois premières phrases) pour montrer que la croyance en un destin lisible dans les étoiles soulage l’angoisse suscitée par l’obscurité de ce « destin » lui-même (suite du texte). On peut y voir une critique radicale puisque l’astrologie répond à un besoin qu’elle crée ou entretient. Mais pour comprendre en quoi ce discours peut être qualifié de duperie, il faut se demander pourquoi l’efficacité de l’astrologie est contestable, c’est-à-dire examiner les raisons qui nous permettent d’y reconnaître une « pseudo-science ».

DÉVELOPPEMENT

- Le discours des astrologues repose sur deux propositions :

— (a) il existe une influence de la date de naissance sur le caractère et le développement de l’individu
— (b) on peut trouver la clé de la destinée des individus dans la configuration des astres.

C’est le passage de (a) à (b) qui pose problème ; personne ne nie que les cycles naturels ou sociaux puissent en partie déterminer le cours des événements. Il est en effet plausible que le fait d’être né à tel moment a des effets sur le parcours d’un individu. Par exemple, naître et grandir pendant une période de paix plutôt qu’une période de guerre est probablement un facteur à prendre en compte dans la formation de la personnalité. On peut aussi supposer des points communs entre individus nés au même moment puisque leur perception du temps se fonde sur des repères identiques (le calendrier, l’anniversaire, la manière de compter le temps (cf. texte de Arendt) ). Cependant, le développement de l’individu est le fruit d’une expérience unique, extrêmement complexe, et la naissance ne saurait être considérée comme le seul facteur déterminant : le milieu social, l’histoire personnelle, le « patrimoine génétique » sont en perpétuelle interaction et produisent des combinaisons très diverses, chacune étant inédite (cf. le cas des jumeaux, qui peuvent développer des personnalités très opposées).

- L’astrologie se donne une apparence de rationalité : elle invoque des chiffres et des figures géométriques complexes, un vocabulaire technique, de telle sorte qu’elle puisse ressembler à une science. Les principes de la prédiction sont élaborés en une méthode codifiée : si celle-ci est bien appliquée, on sait « lire correctement les étoiles ». Mais ce savoir n’est pas accessible au commun des mortels : tout le monde ne peut faire l’expérience de la même manière, à la différence du domaine scientifique (cf. le protocole expérimental, le cadre du laboratoire et ses instruments de mesure). La « source » de la prédiction, du « savoir » de l’avenir, n’est pas accessible et ne renvoie pas à des preuves ; de ce fait le discours n’est pas non plus contestable : on peut le qualifier de dogme (voir texte de Popper, hypothèse et falsification p. 141).

- Rien ne nous prouve que le fait de croire à ce que l’on a lu dans l’horoscope ne nous pousse pas à le réaliser : de la même manière que la panique crée la catastrophe, comme le montre l’exemple des crises économiques, on peut penser que l’efficacité supposée de l’astrologie est une prophétie auto-réalisatrice (self-fulfilling prophecy) [1]. Il suffit de croire que l’après-midi sera meilleure que le matin pour trouver des raisons de préférer l’après-midi... On se reconnaît volontiers dans une description de caractère, ou dans une prédiction, parce que le récit se fonde sur une psychologie de base et parce que l’astrologue s’adresse à nos espoirs et à nos craintes. (Espoir de se libérer d’une angoisse créée par l’astrologie cf. fin du texte). Il est facile de s’identifier au personnage décrit par l’astrologue : le discours est suffisamment vague et ambigu pour que l’on puisse y trouver des résonances personnelles. Sous des apparences très complexes, l’astrologie donne des conseils de simple bon-sens : l’utilisation d’une psychologie de base permet de connaître les problèmes du public (pécuniaires, affectifs...) et les mettre en scène d’une manière crédible. Le discours de l’astrologue comporte « des blancs », comme un texte à trous que nous complèterions. Une suggestion s’opère : « suivez votre intuition »... S’il est peut-être excessif de parler de manipulation, l’individu qui se laisse séduire abandonne en tout cas une partie de sa liberté. En effet, l’idée que le destin est écrit dans les étoiles, qu’on peut le connaître, nous dissuade de chercher à comprendre le fonctionnement du système social que nous participons à construire, cela nous dissuade aussi d’essayer de le changer. Il est plus facile de s’en remettre aux « explications » de l’horoscope que d’en chercher et de faire un effort pour changer « l’ordre des choses ».

- On peut donc dire que la superstition simplifie et dissimule la réalité. On retrouve dans cette critique de la superstition l’idée spinoziste que cette croyance est une solution de facilité, qu’elle permet de calmer les inquiétudes et stabiliser un esprit qui balance entre crainte et espoir (texte p. 110). Ce n’est pas le cas de toute croyance : la foi demande un effort pour dépasser les absurdités du réel mais ne les efface pas. La foi est une conviction qui n’est pas incompatible avec une recherche d’explications rationnelles : rappelons que de nombreux scientifiques sont, ont été croyants (cf. texte de Durkheim p. 111 ; voir l’exemple aussi de Blaise Pascal). La foi requiert un effort de l’esprit pour garder confiance malgré une réalité qui peut être désespérante (cf texte de Alain p. 104).

- Il faut également rappeler que la raison ne peut aborder directement l’infinie richesse de l’expérience. La science a besoin de simplifier : il faut analyser le complexe pour le réduire à une composition d’éléments plus simples. Pour étudier rigoureusement un phénomène il faut l’isoler, faire abstraction de certaines données. Lorsque l’on étudie la mécanique, on représente par exemple un corps complexe par un simple point qui symbolise le centre de gravité. On fait des hypothèses pour construire un modèle, un schéma de l’objet qui le rend plus facile à observer. Etc. (cf manuel pp. 150-151).


[1] http://www.unige.ch/ses/geo/collaborateurs/publicationsJFS/ProphetiesAutorealisatrices.pdf

Pour présenter les prophéties autoréalisatrices, le plus simple est d’en donner un exemple. « En mars 1979, les journaux californiens commencèrent à faire beaucoup de bruit autour d’une importante et imminente pénurie d’essence ; les automobilistes californiens se ruèrent alors sur les pompes à essence pour remplir les réservoirs de leurs véhicules, et les maintenir aussi pleins que possible. Le remplissage des douze millions de réservoirs (qui jusqu’alors restaient aux trois quarts vides) épuisa les énormes réserves d’essence disponibles, et entraîna quasiment du jour au lendemain la pénurie annoncée. La volonté des automobilistes de garder les réservoirs de leurs véhicules pleins (au lieu de faire comme d’habitude et de les remplir seulement quand ils sont presque vides) eut pour résultat un affolement grandissant, et des files d’attente interminables aux pompes à essence. Une fois l’excitation apaisée, on se rendit compte que la livraison de carburant à la Californie avait en fait à peine diminué » (Watzlawick, 1988, pp. 109-110). Le sociologue R.K. Merton définit ainsi la prophétie autoréalisatrice : « la prophétie autoréalisatrice est une définition d’abord fausse d’une situation, mais cette définition erronée suscite un nouveau comportement, qui la rend vraie » (Merton, 1948, p. 195).

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