Bergson, la durée vraie et le possible : éléments de correction

étude d’un extrait de {La pensée et le mouvant}
Publié le 7 février 2010, mise à jour le 6 septembre 2010
par vventresque
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Mais nous avons tant de peine à distinguer entre la succession dans la durée vraie et la juxtaposition dans le temps spatial, entre une évolution et un déroulement, entre la nouveauté radicale et un réarrangement du préexistant, enfin entre la création et le simple choix, qu’on ne saurait éclairer cette distinction par trop de côtés à la fois. Disons donc que dans la durée, envisagée comme une évolution créatrice, il y a création perpétuelle de possibilité et non pas seulement de réalité. Beaucoup répugneront à l’admettre, parce qu’ils jugeront toujours qu’un événement ne se serait pas accompli s’il n’avait pas pu s’accomplir : de sorte qu’avant d’être réel, il faut qu’il ait été possible. Mais regardez-y de près : vous verrez que « possibilité » signifie deux choses toutes différentes et que, la plupart du temps, on oscille de l’une à l’autre, jouant involontairement sur le sens du mot. Quand un musicien compose une symphonie, son œuvre était-elle possible avant d’être réelle ? Oui, si l’on entend par là qu’il n’y avait pas d’obstacle insurmontable à sa réalisation. Mais de ce sens tout négatif du mot on passe, sans y prendre garde, à un sens positif : on se figure que toute chose qui se produit aurait pu être aperçue d’avance par quelque esprit suffisamment informé, et qu’elle préexistait ainsi, sous forme d’idée, à sa réalisation ; – conception absurde dans le cas d’une œuvre d’art, car dès que le musicien a l’idée précise et complète de la symphonie qu’il fera, sa symphonie est faite. Ni dans la pensée de l’artiste, ni, à plus forte raison, dans aucune autre pensée comparable à la nôtre, fût-elle impersonnelle, fût-elle même simplement virtuelle, la symphonie ne résidait en qualité de possible avant d’être réelle.

Bergson, La pensée et la mouvant (1923).

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schéma de la structure conceptuelle du texte

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Introduction

Lorsque nous délibérons, notre intelligence compare des hypothèses sur l’avenir : si je fais X, il se passera Y, alors que si je fais plutôt A, cela entraînera B. Nous nous sentons également, indifféremment capables de faire A plutôt que X ou même l’inverse : c’est ce que nous appelons notre libre arbitre, faculté de choisir parmi différentes possibilités. Notre imagination est fertile en possibilités, et nous choisissons certaines directions plutôt que d’autres dont nous pensons que nous pourrions les choisir également : de ce fait nous pensons que les scénarios qui se réalisent, les possibilités qui reçoivent une existence concrète méritent mieux que les autres, et que la réalisation, le passage du possible au réel, ajoute quelque chose au possible. C’est notre habitude de prévoir, d’anticiper, de scénariser, qui nous fait penser que 1) d’autres réalités sont possibles, forment un univers potentiel ; 2) cette réalité qui existe a été choisie parmi cet univers potentiel ; 3) toute réalité ne peut venir que de cet univers potentiel qui lui préexiste. Bergson critique cette conception et affirme que les événements deviennent possibles grâce à un processus de création permanent. Il nous invite à considérer la réalité du changement d’un autre point de vue que celui de l’intelligence analytique, qui construit un temps abstrait sur le modèle de la ligne droite : il s’agit de développer une intuition concrète de la durée.

Développement

Bergson oppose deux sens du « possible », négatif et positif, afin de montrer que le sens positif est illusoire et repose sur une conception abstraite du changement, qui fait du temps un simple cadre, où les événements n’auraient qu’à se juxtaposer. Cette thèse, difficile à comprendre, prend le modèle de la création artistique : un véritable choix, libre, est celui qui rend possible une chose, qui l’invente : ce n’est pas une simple sélection entre des options déjà données. Le cas de la création artistique est particulièrement instructif : la symphonie que le musicien invente n’est pas seulement une nouvelle combinaison de notes qui lui préexisteraient. Ce ne sont pas les mêmes notes de musique d’une symphonie à une autre : leur valeur peut varier du tout au tout. Une œuvre radicalement nouvelle donne un sens nouveau aux éléments qui la composent : pour prendre un exemple plus trivial, la combinaison « un grand homme » donne un sens nouveau au mot grand, différent de celui qu’il a dans cette autre combinaison : « un homme grand ».

Considérons plus attentivement les deux conceptions de la temporalité que Bergson distingue. Le « temps spatial », c’est cette ligne droite qui nous permet de comparer les états d’un même système physique. Il ne faut pas oublier que ce temps spatial est une abstraction : nous ne le percevons jamais directement. Au contraire, on observe seulement des mouvements périodiques, des variations régulières, où l’on considère que des états identiques se répètent à intervalles constants (mouvement du pendule, écoulement du sable à débit constant dans le sablier). Ce temps objectif permet par exemple de déterminer la vitesse d’un mouvement. On considère alors que la trajectoire d’un mobile entre A et B se laisse décomposer en une suite de positions qui correspondent chacune à un instant compris entre t0 et tn : le rapport d/t (distance/temps) suppose que le temps et l’espace sont des grandeurs homogènes. Tout phénomène se réduit donc à une série d’éléments qui peuvent s’ordonner de manières différentes mais selon les mêmes principes.

Selon cette vision, « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » (Lavoisier), et « les mêmes causes produisent les mêmes effets ». Un célèbre mathématicien astronome, affirmait ainsi :

« une intelligence qui, pour un moment donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si par ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ses données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle et l’avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. »

LAPLACE (P.-S.) Exposition du système du monde, 1824.

On peut comparer, comme le fait Bergson, cette représentation de la réalité à celle que nous en donne le cinéma : la fin du film est déjà inscrite sur la bobine. Les événements seraient comme les images fixes d’une pellicule qu’il suffirait de dérouler : tout y est déjà écrit, le temps n’est qu’un point de vue sur la différence des états, qui permet de les rassembler. Le fait qu’il se passe du temps entre le début et la fin ne change rien au déroulement. Le temps est comme déjà écoulé lorsque l’on trace la ligne qui le représente : pour étudier un mouvement on le suppose déjà accompli, on ne s’intéresse pas à son accomplissement, à la mobilité elle-même, mais seulement à ses bornes dans l’espace et le temps : entre A et B, t0 et tn. Mais cette explication du mouvement, du changement, que nous pouvons construire grâce à une analyse des rapports entre les différents états d’un système, est une décomposition artificielle : elle peut nous donner l’illusion que le cours des événements n’est qu’une redistribution des mêmes cartes. Si la science est capable de prévoir, c’est qu’elle se donne le droit de faire abstraction des caractéristiques propres, individuelles, uniques, de l’événement, pour ne retenir que ce qui est commun, à d’autres : seul ce qui est répétitif peut être objet de science (cf. texte p.98).

Si l’on considère au contraire l’Histoire, ou l’évolution des espèces vivantes, ou même les « variations d’intensité de notre conscience » à l’échelle subjective, on doit reconnaître dans la durée un renouvellement permanent, une « évolution créatrice » où l’avenir ne se laisse pas réduire aux événements passés mais s’invente sans cesse au présent. Ainsi, c’est parce que nous avons vu l’image du puzzle fini que nous savons qu’il est possible d’assembler ses pièces en une image : ce passage du désordre à l’ordre est rendu possible seulement parce que l’on a réduit le puzzle à une série de pièces sans ordre. L’ordre et le désordre sont dans une relation réversible, ce qui nous donne l’illusion que le présent est en germe dans le passé, que l’avenir est composé de nos décisions. Nous avons l’habitude de décomposer et recomposer des opérations, ce qui nous conduit à imaginer que la réalité est précédée par une possibilité. En réalité, la nouveauté d’un événement est un surgissement spontané, qui ne peut se réduire à une somme d’éléments qui le composent. Pour prendre le seul cas de l’organisme, il faut admettre que l’être vivant s’adapte à chaque instant : il ne se contente pas d’appliquer mécaniquement un programme, il construit pas à pas une régulation complexe et tâtonnante. Cette idée de Bergson se trouve confirmée par les derniers développements de la biologie : même si la synthèse des protéines est régulée par l’a.d.n., la mise en place de l’organisation est toujours dépendante du milieu, elle est pleine d’accidents, de mutations...

Il vaudrait mieux proscrire, ou limiter au maximum, dans les discours biologiques qui se veulent explicatifs, y compris de la part de spécialistes, un certain nombre d’expressions qui sont devenues populaires. Celles de "patrimoine génétique" ou de "programme génétique" sont des métaphores trompeuses qu’il vaut mieux proscrire totalement. L’expression "gène de ceci", "gène de cela" souvent utilisée dans des annonces spectaculaires doit être strictement limitée à ces cas rares de maladies monogénétiques, et à l’identification de séquences d’ADN codant pour des protéines dont les fonctions normales ou pathologiques sont connues, ainsi que les mécanismes causaux, divers génétiques et épigénétiques, par lesquels ces protéines produisent les effets incriminés. Ceci aurait pour effet de relativiser, déjà au niveau de la recherche biologique fondamentale, la part des gènes dans le développement et les fonctions des organismes, tant il est clair aujourd’hui que l’organisme contrôle le génome au moins autant que le génome contrôle l’organisme. Atlan

Conclusion

Un événement est donc une nouvelle donne qui redistribue totalement les éléments, et ceux-ci n’ont plus le même sens, qu’il s’agisse des choses, mots, des cartes, des notes de musique, des images du film. Le réarrangement des « mêmes » éléments produit des rapports nouveaux entre eux qui modifient les éléments eux-mêmes : un événement est donc irréductible à ses causes, le tout est irréductible à la somme de ses parties. Si nos prédictions semblent se réaliser, le scénario et sa réalisation seront toujours en décalage : il ne se passe jamais exactement ce que l’on avait prévu.

Déterminisme et liberté : un éclairage complémentaire sur la génétique

Voici une présentation de la question du déterminisme en biologie : H. Atlan, tout en se référant à la nécessité, telle que Spinoza la présente, critique la tentation de réduire l’être vivant à un système mécanique et prévisible.

(Article extrait du site http://www.philomag.com.)

Inné et acquis : les réponses d’Henri Atlan Ancien chef de biophysique à l’hôpital de l’Hôtel Dieu, membre pendant 17 ans du Comité consultatif national d’éthique, pionnier des théories de la complexité et de l’auto-organisation du vivant, auteur de nombreux travaux en biologie cellulaire, philosophe et spécialiste de l’éthique, Henri Atlan a bien voulu répondre à nos questions sur la grande controverse philosophique de cette présidentielle. Un ouvrage collectif consacré à son oeuvre paraît en juin aux Editions La Découverte.

Propos recueillis par Frédéric Joignot

Jusqu’à quel point peut-on parler de déterminisme génétique chez l’homme ? C’est-à-dire : qu’entend-on par « détermination », « causalité » ici  ?

1 -Le déterminisme génétique existe chez l’homme comme chez tous les êtres vivants. Mais comme dans tout organisme, même le plus "simple" limité à une seule cellule, il s’agit d’un ensemble de causes partielles, associées de façon complexe, à beaucoup d’autres causes où interviennent d’autres molécules que les ADN constitutifs des gènes : protéines, graisses, sucres, ions et autres petites molécules. On a cru autrefois, aux débuts de la génétique moléculaire, qu’un gène causait de façon totale et linéaire un caractère, suivant le schéma “un gène → une enzyme (une protéine) → un caractère“. Et cette idée, du fait de sa simplicité, a encore la vie dure alors qu’on sait depuis plusieurs dizaines d’années qu’elle est fausse.

2 -Un fragment d’ADN oriente – on dit qu’il code – la synthèse de plusieurs protéines différentes en association avec d’autres fragments d’ADN. Réciproquement, une protéine est codée par plusieurs fragments d’ADN. En outre, et c’est relativement plus nouveau, une même protéine peut avoir des fonctions différentes, et donc contribuer au développement de plusieurs caractères, suivant son environnement physicochimique dans la cellule, indépendamment du gène – l’ensemble des fragments d’ADN – qui l’a codée. En effet, une protéine est une longue chaîne d’acides aminés (de petites molécules) et c’est cette séquence linéaire qui est codée dans la structure linéaire des ADN. Mais cette chaîne se replie sur elle-même comme une pelote en trois dimensions, et l’activité de la protéine dépend de sa façon de se replier, qui, elle-même, dépend d’interactions multiples avec d’autres molécules qui constituent son environnement.

3 - Il résulte de tout cela, qu’à l’exception de cas très rares où l’ancien schéma un « gène → un caractère » peut encore être approximativement conservé, la causalité génétique s’inscrit dans des réseaux très compliqués de causalités biologiques multiples, dont beaucoup restent encore à découvrir,où les séquences d’ADN – les "gènes" ainsi identifiés et incriminés – ne sont en fait que quelques unes des molécules en interactions en boucles multiples avec beaucoup d’autres. C’est pourquoi la biologie est entrée dans une nouvelle ère, dite post-génomique (2), “épigénétique“, ou “biologie des systèmes“, ou “biocomplexité“, etc…, dans laquelle la génétique moléculaire sert de point de départ, pour des programmes de recherches, en fournissant des outils d’analyses ponctuelles puissants plutôt que des schémas explicatifs globaux satisfaisants. Autrement dit, les performances techniques sont très en avance sur la théorie.

4 -Les maladies monogéniques rares, comme la maladie de Huntington, la mucoviscidose et quelques autres, où un gène peut être identifié comme cause nécessaire et suffisante de la maladie, sont des exceptions dans ce contexte, et encore pas complètement, car l’âge d’apparition de la maladie et sa gravité peuvent varier. Très rares aussi, mais bien étudiées, sont les "erreurs innées du métabolisme" (telles que Phénylcétonurie, Maladie de Gaucher,…) où un gène anormal empêche la synthèse d’une protéine fonctionnelle. Ce n’est pas le cas des maladies les plus fréquentes et encore moins des troubles du comportement. Dans les cas de cancers, maladies cardiovasculaires, neurodégénératives, mentales, il ne s’agit que de corrélations statistiques plus ou moins rigoureuses, laissant place à des interprétations multiples, sans aucune preuve directe de causalité. On parle alors de "gènes de prédisposition", expression dont la signification est très variable suivant les cas. C’est un de ces domaines dans lesquels le maniement des statistiques se révèle très difficile, parfois même pour les experts, et parfois même dangereux.

5 – Il vaudrait mieux proscrire, ou limiter au maximum, dans les discours biologiques qui se veulent explicatifs, y compris de la part de spécialistes, un certain nombre d’expressions qui sont devenues populaires. Celles de "patrimoine génétique" ou de "programme génétique" sont des métaphores trompeuses qu’il vaut mieux proscrire totalement. L’expression "gène de ceci", "gène de cela" souvent utilisée dans des annonces spectaculaires doit être strictement limitée à ces cas rares de maladies monogénétiques, et à l’identification de séquences d’ADN codant pour des protéines dont les fonctions normales ou pathologiques sont connues, ainsi que les mécanismes causaux, divers génétiques et épigénétiques, par lesquels ces protéines produisent les effets incriminés. Ceci aurait pour effet de relativiser, déjà au niveau de la recherche biologique fondamentale, la part des gènes dans le développement et les fonctions des organismes, tant il est clair aujourd’hui que l’organisme contrôle le génome au moins autant que le génome contrôle l’organisme. Il s’agit là d’une révolution dans les mentalités qui a commencé à pénétrer le monde de la recherche en biologie moléculaire et cellulaire, mais qui a du mal à passer non seulement dans le grand public, mais encore dans l’information médicale.

6- La sempiternelle question de l’inné et de l’acquis est une source sans cesse renouvelée de faux problèmes et de malentendus. Ce furent des scientifiques de haut niveau, relayés par les media, qui ont annoncé que toutes les maladies seraient guéries grâce au projet génome humaine, y compris les pathologies sociales comme la criminalité et même la pauvreté. Les choses ont changé, comme je vous l’ai dit, en partie grâce aux résultats inattendus de ce projet. Et il est généralement admis que des facteurs d’environnement sont associés aux déterminismes génétiques et c’est évidemment un progrès par rapport au réductionnisme du même nom. Mais la question rebondit aussitôt quand on croit pouvoir "mesurer" la part innée – ou génétique, bien que cela ne soit pas la même chose – et la part acquise. Les revues scientifiques de haut niveau publient encore des études sur de telles estimations, bien que les méthodes statistiques sophistiquées utilisées reposent sur des hypothèses erronées, et que cela ait été dénoncé régulièrement par des articles critiques depuis plus de trente ans. Ces calculs n’auraient de valeur que si l’on admettait que les effets des gènes et de l’environnement s’ajoutent les uns aux autres de façon indépendante. Or il n’en est rien : les effets des gènes dépendent de l’environnement et réciproquement. Une part d’inné peut être de 40% dans un environnement donné et de 10% ou 75% ou n’importe quoi d’autre dans d’autres environnements.

Un cerveau humain offrant un un million de milliards de connexions possibles, se construisant au cours d’une vie, comment 30.000 gènes détermineraient-ils tout le comportement – notamment nos affections psychologiques, la délinquance, le comportement suicidaire, l’invention de la sexualité ?

1 - La question n’est pas tant le nombre de gènes qui serait insuffisant pour déterminer les synapses. On pourrait imaginer des combinaisons de gènes et des combinaisons de combinaisons en nombre aussi grand que l’on veut. La question est celle du nombre de niveaux d’organisation qui séparent le niveau moléculaire des gènes et des protéines de celui du cerveau, dans sa structure et son fonctionnement. Deux vrais jumeaux – qui ont donc les mêmes gènes – ont des systèmes nerveux, et aussi des propriétés d’autres systèmes, comme le système immunitaire par exemple, différents car les phénomènes épigénétiques, d’auto-organisation et autres, qui comportent une part importante de hasard, jouent un rôle déterminant dans leur développement, depuis l’embryon et pendant toute la vie. Ceci prive souvent de sens la question même du déterminisme génétique – c’est-à-dire moléculaire – d’un fonctionnement cérébral aussi complexe que ce qu’on appelle un "comportement".

2 - Les maladies organiques, même multifonctionnelles, sont relativement bien définies et l’on sait de quoi l’on parle quand on recherche les causes, génétiques ou autres, d’un diabète, d’un cancer ou d’un infarctus du myocarde. Dans certains cas, pas très nombreux, des gènes de prédisposition peuvent être identifiés avec des probabilités estimées de façon relativement fiable, qui ne suppriment pas d’ailleurs les difficultés d’interprétation et d’utilisation. C’est déjà plus problématique quand il s’agit de maladies mentales, dont les définitions et classifications – par exemple la dépression est-elle un symptôme ou une maladie ? – sont régulièrement révisées. Elles sont en outre variables suivant les cultures. Des manifestations chamaniques de cultures traditionnelles feraient porter le diagnostic de schizophrénie dans nos sociétés. Quant aux troubles du comportement, c’est bien pire. On englobe dans un même mot, par exemple, violence, criminalité, des comportements en fait très différents les uns des autres. Un auteur d’attentat suicide, un dictateur sanglant, un auteur de hold-up, un tueur en série, un violeur, un homme qui bat sa femme (ou l’inverse) sont "agressifs" ou "violents", éventuellement des criminels dont les comportements sont en fait dépendants d’ensembles de conditionnements sociaux très différents, ce qui ne diminue pas, rappelons-le, leur responsabilité indépendamment de ce qui leur reste de libre arbitre, éventuellement réduit à zéro. Parler ainsi de gènes de la violence ou de la criminalité n’a tout simplement aucun sens parce que l’effet dont on incrimine une cause n’est pas défini de façon univoque. Les corrélations statistiques de marqueurs génétiques recherchées – et parfois annoncées – n’ont aucun sens puisque l’on ne sait pas vraiment avec quoi elles sont établies (3).

3 - Considérer nos comportements comme déterminés même quand ils nous semblent librement choisis, indépendamment de gènes plus ou moins imaginaires qui en seraient les causes, nous ramène à notre première question. La génétique du comportement, comme domaine de la psychiatrie dont le statut scientifique n’est pas encore vraiment établi, fonctionne le plus souvent suivant le "principe du réverbère", qui consiste à chercher ses clefs sous un réverbère parce que c’est là qu’il y a de la lumière. Cette méthode de recherche est plus fréquente qu’on le croit dans le développement des sciences. Elle consiste tout simplement à utiliser les outils dont on dispose. Comme telle, elle est d’ailleurs bien légitime, à condition d’être conscient des limites de son pouvoir explicatif. Sinon, elle estune source, fréquemment rencontrée dans l’histoire des sciences et notamment en génétique, d’extrapolations et de généralisations abusives de connaissances partielles, ignorance qui s’ignore dont je parlais en commençant, danger encore plus grand pour la liberté par la connaissance que l’illusion du libre arbitre.

4 - Nous ne naissons certes pas homosexuels ou hétérosexuels. Nous avons des pulsions hétéro- ou homosexuelles plus ou moins fréquentes et nous passons à l’acte ou non suivant la force de ces pulsions et les effets facilitateurs ou inhibiteurs de toutes sortes, d’origine externe (sociale) ou interne. Un comportement extrême en ce domaine est celui qu’au moins depuis Platon, certaines églises, certaines traditions en Occident et en Orient, recommandent sous la forme d’une sexualité "sublimée", "platonique", comme idéal de l’amour. Tout cela est en effet le propre de l’homme, dont la sexualité est différente de la sexualité animale. Et tout cela est de l’ordre de nos passions, joyeuses ou tristes, et pas forcément l’expression de notre liberté. 5 - Tant que des biologistes continueront à répéter avec l’aide de media, que les gènes sont ce qui nous définit – la référence aux empreintes génétiques renforce cette idée reçue, mais c’est comme si on disait que nos empreintes digitales, encore plus individualisées puisque différentes chez des vrais jumeaux, nous définissent –, et que la connaissance des gènes permettra de prévenir toutes les maladies, on ne doit pas s’étonner de déclarations intempestives de politiques qui les reprennent à leur compte. Nous, scientifiques et journalistes, devons balayer devant notre porte, en amont des jugements idéologiques et moralisateurs politiquement corrects ou incorrects. Proscrire les expressions "gène de ceci ou de cela" en-dehors de cas particuliers très strictement limités, enterrer une bonne fois pour toutes les problèmes d’inné et d’acquis, contribueront à sortir du "fétichisme du gène" récemment dénoncé dans un avis du Comité National d’Ethique sur la non opportunité de transmettre systématiquement une information – pourtant parfaitement exacte – sur des enfants porteurs sains d’un gène de mucoviscidose. Car ce fétichisme continue à sévir dans les esprits, parfois transformé en démonisation, comme dans la peur généralisée devant tout OGM, qui refuse même d’entrer dans les détails sur le gène considéré et sur les avantages et inconvénients qu’on peut en attendre.

Toute la pensée scientifique est tournée vers le déterminisme, mais le serait-elle – tout le comportement humain s’expliquerait – cela condamne-t-il la liberté humaine ?

1 -Il est tout à fait légitime de dénoncer les insuffisances et le simplisme du réductionnisme génétique, tout en acceptant la possibilité d’un déterminisme de la nature, y compris des comportements humains, comme postulat de base de la recherche scientifique visant à découvrir les causes des phénomènes. Car outre les déterminismes génétiques, il existe d’autres déterminismes, biologiques non génétiques, historiques, géographiques, sociaux, psychologiques, et environnementaux au sens large. Cela dit, pour répondre à votre question, cette hypothèse ne condamne pas la liberté humaine, mais elle en change la nature.

2 -Il ne peut plus s’agir du libre arbitre qui permettrait de choisir "librement" entre plusieurs voies possibles, c’est-à-dire sans que le choix ne soit lui-même l’effet d’un enchaînement de causes. Très souvent, nous croyons décider librement de notre comportement tout simplement parce que nous ignorons les causes de nos décisions. On sait aussi que bien souvent la satisfaction de notre "désir", qui serait le nec plus ultra de l’expression de notre liberté, est le fait d’un désir aliéné dans des déterminations internes et externes, inconscientes et conscientes. Reste pourtant une autre sorte de liberté, ou plutôt une libération progressive, celle que peut conférer la connaissance de ces aliénations et la distinction entre déterminismes externes et internes. La connaissance permet une orientation possible de "ce qui dépend de soi", comme disaient les Stoïciens, ou encore l’exercice partiel de ce que Spinoza appelait "libre nécessité". Cette liberté consiste alors en une sorte d’acquiescement, aussi joyeux que possible, à ce que la nature produit en nous, en-dehors de nous et à travers nous. La connaissance scientifique et la réflexion philosophique peuvent contribuer à cette libération qui, en cela, ne se réduit pas à une à une résignation fataliste passive.

3 - De telles pédagogies de la liberté associées à la conscience aigüe du déterminisme absolu de la nature, ont été développées par plusieurs philosophies dans des civilisations diverses. Outre le stoïcisme et plus près de nous Spinoza, puis Nietzsche et Freud, on en trouve des expressions diverses, notamment dans certains courants du bouddhisme, et des traditions juives et musulmanes. Pour la théologie, la question a pris la forme de l’opposition entre deux articles de foi contradictoires, le libre arbitre et l’omniscience-omnipotence de Dieu, repris et laïcisés dans les apories kantiennes de la raison pure. Mais, c’est chez Spinoza, surtout dans l’Ethique et dans sa correspondance, qu’on trouve l’analyse la plus précise de ces rapports entre liberté, déterminisme absolu et illusion du libre arbitre. On ne peut ici qu’en évoquer quelques aspects…

Tout d’abord, le déterminisme absolu de la nature que postule cette attitude n’est pas une prédestination au sens où le futur serait inscrit quelque part à l’avance dans le passé. Il s’agit d’un déterminisme intemporel, sans passé ni futur, dont nous faisons l’expérience chaque fois que, par la raison, nous avons accès à une "vérité éternelle", c’est-à-dire à une vérité mathématique. "2+2=4" est une vérité intemporelle de ce type, ainsi que les lois de la physique mathématique qui servent de modèles à cette connaissance rationnelle "sous une espèce d’éternité". C’est pourquoi cette connaissance ne supprime pas nos expériences de libre choix, même si nous admettons leur caractère illusoire lié à notre ignorance des causes de ces choix. Car ces expériences coïncident avec notre existence dans le temps, où le passé se transforme en présent et le futur, encore inconnu, permet d’imaginer des possibles ; comme l’expérience du "soleil à 200 pieds", ou celle du soleil tournant autour de la Terre, ne disparaissent pas, même si nous savons qu’elles sont des illusions de notre imagination sensible, dans les conditions de notre existence finie.

4 - Cette double appartenance, à un monde intemporel auquel nous fait accéder cette connaissance “sous une espèce d’éternité“ et aux conditions qui sont les nôtres d’une existence temporelle finie, nous force à exercer ce qui nous apparaît toujours comme des possibilités de choix libres, sur le mode du "comme si", tant que nous n’en connaissons pas les causes. Autrement dit, nous sommes condamnés – nous n’avons pas le choix ! – quand nous sommes confrontés à des choix dans la vie de tous les jours, à jouer le rôle du libre arbitre. C’est peut-être dans ce sens qu’on peut comprendre le "Nous sommes condamnés à être libres" de Sartre.

5 - Croire en la réalité du libre-arbitre n’est pas la seule illusion aliénatrice dans laquelle nous sommes embarqués comme dans une illusion inévitable, faisant partie de notre condition, comme "le soleil à 200 pieds" de Spinoza. Il en est une autre, peut-être plus grave et plus dangereuse, qui tient cette fois à la confusion entre connaissances partielle et totale. Tandis que l’illusion du libre arbitre peut être une illusion qui se connaît comme telle, l’illusion de connaissance totale est une illusion qui ne se connaît pas comme telle. Croire qu’on a découvert la cause d’un phénomène alors qu’on n’a fait qu’en identifier une cause parmi beaucoup d’autres est le danger d’extrapolation ou de généralisation abusive et de connaissance d’autant plus illusoire qu’elle s’ignore comme telle. Car la connaissance qui nous libère est aussi celle de ce que nous ignorons. Rien de pire donc que d’extrapoler et généraliser une cause partielle vraisemblable. L’histoire des sciences, de la biologie en particulier, est pleine d’exemples d’illusions de ce type.

6 - Cette conception de la liberté différente du libre-arbitre, bien que plus difficile, a un grand avantage. Les progrès de la connaissance des déterminismes de nos comportements – même s’ils ne conduiront probablement jamais à une connaissance totale de tous les déterminismes et ne pourront donc pas "prouver" la thèse du déterminisme absolu – restreignent de plus en plus les domaines du libre-arbitre, réduits à ces comportements dont nous ne connaissons pas (encore ?) les causes. Au contraire, l’expérience de la liberté par la connaissance voit son champ s’élargir au fur et à mesure que s’élargit le champ de notre connaissance. Ceci suppose évidemment que celle-ci ne soit pas illusoire, c’est-à-dire notamment qu’elle ne soit pas limitée à quelque cause partielle, occasionnelle, extrapolée et généralisée de façon confuse sous l’effet de notre imagination et de notre volonté de puissance. C’est là que la connaissance scientifique des lois de la nature permet à la raison de jouer un rôle de garde-fou indispensable. Sans garantie, toutefois, de ne pas tomber elle-même dans le piège de l’illusion de la connaissance totale.   6 - Deux précisions sont nécessaires pour éviter tout malentendu sur les conditions de notre vie en société.  D’abord, la liberté politique ne doit pas être confondue avec le libre arbitre. Elle ne s’oppose pas au déterminisme absolu de la nature, mais aux contraintes exercées par le pouvoir ou par d’autres dans la société et susceptibles notamment de limiter la liberté de penser et de connaître. Les libertés politiques, notamment les libertés individuelles, sont un acquis de la démocratie – et de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme – qui facilite la recherche de la liberté mais qui ne la garantit pas. Au XXe siècle, la libération de la condition féminine et la libération sexuelle sont des exemples parmi les progrès – sinon les révolutions – qui ont le plus marqué l’évolution de la modernité. Mais elles ne sont pas toujours l’expression d’une vraie liberté. Elles n’empêchent pas le désir d’être aliéné, comme dans la consommation, par des effets d’imitation, de conformisme et de pressions sociales, telles que par exemple une quasi-injonction de jouir. Nous découvrons souvent après coup que certains de nos désirs n’étaient pas aussi libres qu’on l’avait cru, sans que, pour autant, ils aient été déterminés génétiquement. Les gènes, réels ou imaginaires, ne sont pas les seuls à aliéner nos désirs. Mais tout cela vaut encore mieux, évidemment, que la contrainte plus ou moins brutale de nos désirs par des désirs d’autrui, et c’est le grand mérite des libertés politiques de nous protéger contre ces contraintes, même dans un monde où le libre arbitre serait une illusion. Ensuite, la responsabilité morale et juridique doit être dissociée de la notion classique, d’origine théologique, qui veut que nous ne soyons responsables que de ce que nous avons choisi librement. La responsabilité n’est pas liée au libre arbitre. Nous sommes responsables aussi – bien que pas nécessairement coupables – de ce que nous n’avons pas choisi (et même, à la limite, de ce que nous sommes). Ceci est d’ailleurs reconnu pour la responsabilité civile, administrative et politique. Seule la responsabilité pénale emboîte le pas d’une responsabilité morale qui ne saurait être reconnue que si le délit a été commis "librement", ce que l’on admet sans discussion dès lors qu’il n’a pas été commis dans un état "d’abolition du discernement". Or l’application de cette règle "d’irresponsabilité" pénale associée à l’absence de libre arbitre, présumée anormale et due à un discernement aboli, est de plus en plus difficile à appliquer. Les experts psychiatres ont de plus en plus de mal à ne pas voir les causes évidentes, de natures diverses, biologiques, hormonales et autres, sociales, psychologiques, aux comportements délictuels ou criminels, alors même qu’un discernement apparemment normal a pu aider, préméditer et planifier le délit. Les rapports entre pathologie et criminalité sont de plus en plus évidents, tandis que les comportements "normaux" apparaissent eux-mêmes, aussi, de plus en plus déterminés. Devant cet état de choses, une réforme en profondeur du droit pénal apparaît nécessaire à de plus en plus d’experts, avec, entre autres, une réflexion renouvelée sur la finalité de la peine, qui ne peut plus être une punition automatique d’un choix supposé "libre" d’avoir transgressé.

Quels grands mythes nous ont déjà aidé à réfléchir à ces questions ? On peut citer le "Destin qui régit toutes choses" chez les anciens Grecs, le Karma et la réincarnation en Inde et en pays bouddhistes, certains courants de la Kabbale juive et de l’Islam, où l’on trouve sous des formes diverses cette association à un déterminisme de la nature, d’un libre-arbitre d’ignorance qui jouerait le rôle d’une illusion inévitable (5)

NOTES

(1) L’histoire du lancement médiatique du projet génome humain, avec des promesses mirobolantes inconsidérées, et de la façon dont s’en sont emparé les hommes politiques, en parallèle avec quelques compagnies de biotechnologies, est racontée avec beaucoup de talent dans le libre de Gérard Lambert, La légende des gènes. Anatomie d’un mythe moderne, Dunod, 2003, 2006 ).

(2) Plusieurs ouvrages ont déjà été consacrés à cette évolution de la biologie actuelle. Outre celui de G. Lambert déjà cité, on pourra consulter H. Atlan, La fin du tout-génétique ? Vers de nouveaux paradigmes en Biologie, INRA Editions, 1999 , et Evelyn Fox-Keller, Le siècle du gène , Gallimard, 2003 (préfacé par François Jacob, dont le mérite est d’autant plus grand, étant donné le rôle éminent dans le développement de la génétique moléculaire ; ce qui illustre une fois de plus qu’un nouveau maradigme en histoire des sciences ne peut apparître que sur la base d’outils et de résulats développés produits par l’ancien paradigme).

(3). Sur le faux problème inné/acquis et sur les mésusages des statistiques en médecine, notamment en psychiatrie, voir, après beaucoup d’autres : H.Atlan, Les Etincelles de hasard, tome II, Seuil, 2003, chapitre 8, "Statistiques et temporalité". A l’occasion du massacre de Virginia Tech, le journal Newsweek (Sharon Begley "The Anatomy of Violence", Newsweek, 30 Avril, 2007, p. 26-32) a présenté une bonne revue des derniers avatars et des échecs des tentatives d’identifier des facteurs prédictifs de violences de ce type, soit des gènes – comme le gène de l’agressivité du chromosome X qui a eu son heure de célébrité -, soit des régions particulières d’hyperactivité ou d’hypoactivité dans le cerveau. Le scénario est toujours le même. Des corrélations statistiques préliminaires, avec pourtant quelque essai de rigueur méthodologique comme par exemple des définitions un peu plus circonscrites des types d’agressivité étudiée – violences "non criminelles" distinguées de celles de la guerre et d’autres violences légales, ou agressivité "réactive" c’est-à-dire répondant à une autre agressivité, réelle ou imaginaire, distinguée d’agressivités "proactives", prenant l’initiative – sont d’abord présentées avec beaucoup de bruit comme des découvertes prometteuses. Elles sont ensuite contredites, plus discrètement, par des études plus sérieuses.

(4) Un rapport du CCNE en 1995 ( « Avis no 45 sur les questions éthiques posées par la transmission de l’information scientifique relative à la recherche biologique et médicale ») tentait d’analyser une part des problèmes posés par ces relations difficiles. Plus récemment (2006), un rapport documenté et critique sur l’usage des tests génétiques a été publié par le Comité d’Ethique de l’INSERM à propos de l’annonce trompeuse de commercialisation d’un test génétique de diagnostic précoce de l’autisme, ainsi que d’un rapport, fortement contesté, d’un groupe d’experts de l’INSERM lui-même sur la prédiction précoce de troubles du comportement chez de très jeunes enfants.

(5) Voir H. Atlan, La science est-elle inhumaine ? Essai sur la libre nécessité, Bayard, 2002 ; et H. Atlan et R.-P. Droit, Des chemins qui mènent ailleurs, Dialogues philosophiques, Stock, 2006).


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