Nature et nature humaine

lois naturelles et normes culturelles selon Spinoza
Publié le 1er février 2010, mise à jour le 6 février 2010
par vventresque
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définition de la loi en général

1) Le mot de loi pris absolument s’applique toutes les fois que les individus pris un à un, ((qu’il s’agisse de la totalité des êtres ou de quelques-uns de même espèce)) se conforment à une seule et même règle d’action bien déterminée ;

distinction lois naturelles / règles de droit

2) une loi dépend d’ailleurs tantôt d’une nécessité de nature, tantôt d’une décision des hommes.

2.1) Une loi dépend d’une nécessité de nature quand elle suit nécessairement de la nature même ou de la définition d’un objet ;

2.2) elle dépend d’une décision prise par les hommes, et alors elle s’appelle plus justement une règle de droit quand, pour rendre la vie plus sûre et plus commode, ou pour d’autres causes, des hommes se la prescrivent et la prescrivent à d’autres.

2.21) Que, par exemple, tous les corps, quand ils viennent à en rencontrer d’autres plus petits, perdent de leur mouvement autant qu’ils en communiquent, c’est une loi universelle de tous les corps, qui suit d’une nécessité de nature. (...)

2.22) Au contraire, que les hommes abandonnent ou soient contraints d’abandonner quelque chose du droit qu’ils ont de nature

et s’astreignent à une certaine règle de vie, cela dépend d’une décision humaine.

La culture / la nature humaine / la Nature

3) Et tout en accordant sans restriction que toutes choses sont déterminées en vertu des lois universelles de la Nature à exister et à agir d’une certaine manière bien déterminée, je maintiens que des lois de cette sorte dépendent d’une décision prise par les hommes :

3.1) 1° parce que l’homme, dans la mesure ou il est une partie de la Nature, constitue une partie de sa puissance ; ce donc qui suit d’une nécessité de la nature humaine, c’est-à-dire de la Nature même en tant que nous la concevons comme définie par la nature humaine, bien que nécessaire, tire son origine de la puissance de l’homme ;

3.2) on peut très bien dire, pour cette raison, que l’établissement de ces lois dépend d’une décision prise par les hommes ;

3.21) puisqu’il dépend en premier lieu de la puissance de l’âme humaine

3.22) et que cette âme, en tant qu’on la considère comme capable de vérité et d’erreur dans ses perceptions, peut être conçue très clairement sans ces lois,

((bien qu’elle ne puisse l’être sans une loi nécessaire au sens que nous venons de définir.))

1)

  • se conformer = formule ; une loi est une propriété commune à un ensemble d’objets, à savoir que chaque élément de la collection se comporte d’une certaine manière. Dans le domaine humain, on dit que les individus "obéissent" ou se soumettent à un "ordre".
  • Il serait cependant abusif ((anthropomorphisme = donner forme humaine à ce que n’est pas humain)) de dire qu’il y a un ordre dans la Nature : cela reviendrait à comprendre les régularités naturelles comme des décrets.humains.
  • loi = rapport constant entre grandeurs variables ou individus différents.

Ex : Le poids "P" d’un objet est la force définie par le produit de la masse "m" exprimée en kg et de l’accélération gravitationnelle "g" exprimée en m/s² : on écrit "P = mg", et l’on exprime un rapport entre masse et gravitation. Cela signifie que si l’on connaît la force d’attraction de la lune, on peut connaître le poids d’un objet sur la lune avant d’y aller : a priori, sans faire l’expérience, on peut dire que si cette force est six fois inférieure à celle de la terre, on aura besoin de six fois moins de force pour le même mouvement. Ce qui permet à des cosmonautes portant des scaphandres de 50 Kg de faire des bonds de 4 mètres.

Les lettres représentent des grandeurs variables a) que l’on peut déterminer par la mesure b) qui entretiennent une relation, un rapport constant en tout point de l’espace. La constance de la relation est ce que l’on appelle la régularité, mais aussi l’universalité de la loi.

distinction lois naturelles / règles de droit

2) 2.1) On peut déduire de la définition d’une chose un certain nombre de lois, de propriétés essentielles. Les mathématiques nous montrent qu’il est possible de connaître le comportement d’un objet si l’on connaît sa nature. Puisqu’un carré est un losange avec des angles droits, on peut en déduire que les diagonales sont la médiatrice l’une de l’autre et se coupent à angle droit. Une fois posée la définition du carré, il est impossible qu’il en soit autrement. Etant donné que la nature du carré est connue par sa définition, on peut dire a priori, sans vérifier par l’expérience, que tout carré obéit à certains principes de structure bien déterminés.

Cependant, les hommes construisent les définitions des objets mathématiques, mais pas la loi de l’attraction des corps. Ces lois sont nécessaires absolument, si l’on considère que les choses ont une nature fixe. Les hommes ne peuvent changer les lois de la nature, puisqu’ils ne l’ont pas produite.

2.2) elle dépend d’une décision prise par les hommes, et alors elle s’appelle plus justement une règle de droit quand, pour rendre la vie plus sûre et plus commode, ou pour d’autres causes, des hommes se la prescrivent et la prescrivent à d’autres.

Au contraire, les hommes sont capables de créer des systèmes d’organisation, par exemple les systèmes juridiques, qui définissent par un code les limites du juste et de l’injuste, de l’autorisé et de l’interdit.

Cette possibilité de se conformer volontairement, de s’obliger à faire ce que l’on n’est pas forcé (contraint) de faire, distingue les lois humaines des lois naturelles. Cette possibilité de se prescrire une règle est la puissance qui distingue l’homme des autres vivants : l’autonomie, la liberté comme capacité à s’auto-déterminer.

Les hommes agissent d’après des modèles qu’ils ont inventés et peuvent changer. Selon une finalité, selon ce qu’ils croient utile, selon l’image d’une vie agréable, sûre, ils instituent des dispositifs (rites, rapports de hiérarchie...) ; telle société développe une économie de don pour réguler ses échanges, telle autre une économie planifiée par l’Etat, telles autres une économie de marché...

Nous savons bien que les lois de l’économie ne sont pas des lois de la nature, universelles, mais bien le résultat de décisions prises par les hommes. Loin d’être constantes et omniprésentes, elles varient dans le temps et l’espace.

2.21)

"Troisième loi de Newton ou principe des actions réciproques Tout corps A exerçant une force sur un corps B subit une force d’intensité égale, de même direction mais de sens opposé, exercée par le corps B.

A et B étant deux corps en interaction, la force exercée par A sur B et la force exercée par B sur A qui décrivent l’interaction sont directement opposées.

Ces forces ont la même droite d’action, des sens opposés et la même norme. Ces deux forces sont toujours directement opposées, que A et B soient immobiles ou en mouvement.

Cette loi est parfois appelée loi d’action - réaction, une formulation au mieux imprécise, au pire entraînant de nombreuses confusions. En particulier, cette ancienne formulation véhicule l’idée qu’il y a toujours une force qui est la « cause » (l’action), l’autre n’étant qu’une sorte de conséquence (la réaction)."

wikipedia

  • nécessaire signifie aussi que la loi est toujours "respectée", vérifiée. Etant donné qu’il ne peut pas en être autrement, la loi se vérifie universellement.

2.22) Il est toujours possible de

a) désobéir à une loi humaine, au moins de ne pas l’accepter

b) ou d’en concevoir une autre : c’est une autre manière de dire qu’elles sont contingentes.

a) Alors qu’il est rigoureusement impossible qu’un corps ne soit pas attiré par un autre, à moins d’admettre que la loi de l’attraction peut être suspendue, on peut toujours enfreindre une loi humaine. La possibilité existe, c’est bien pour cela que le pouvoir politique se dote d’organes de coercition, prévention, sanction...

b) Nous du mal à penser d’autres lois de la nature, puisque notre pensée est elle-même produite par la nature. Notre pensée ne peut imaginer, connaître, concevoir, une autre nature, car elle est soumise à des lois psychiques (lois du raisonnement, lois des associations d’idées, mécanique de l’imagination...)

voir 3.22 : la pensée ne peut être sans une loi naturelle.

Si un ordre politique, un système de lois humaines, se maintient, c’est qu’un équilibre des rapports de forces est maintenu par une construction artificielle. Un dispositif de maintien de l’ordre rend plus avantageuse l’obéissance ou trop risquée la désobéissance.

La culture / la nature humaine / la Nature

3) Et tout en accordant sans restriction que toutes choses sont déterminées en vertu des lois universelles de la Nature à exister et à agir d’une certaine manière bien déterminée, je maintiens que des lois de cette sorte dépendent d’une décision prise par les hommes :

l’homme n’est pas un empire dans un empire (Spinoza, Ethique III)

paradoxe : l’homme n’échappe pas au déterminisme naturel qui concerne "toutes choses", et pourtant Spinoza dit ben que les lois humaines ne sont pas simplement naturelles. On se trouve devant une chaîne : la nature (A) produit (l’homme (B) qui produit (les règles de droit (C) )),

ou encore nature => homme => règles de droit, i.e. A=>B=>C : on ne voit pas pourquoi on ne peut dire A=>C

Il est important de comprendre que les lois humaines ne sont pas inébranlables, éternelles. la loi est un artifice, même si c’est indirectement un "produit" naturel. L’homme est capable produire des transformations sur les objets naturels, même s’il ne peut changer les lois de la nature.

Ex : la technique nous permet de voler, non pas en supprimant la pesanteur, mais en combinant les forces. On n’échappe pas aux forces naturelles mais on peut les canaliser, les composer. Comme le dit Bacon

On ne commande à la nature qu’en lui obéissant.

Si l’on construit un avion, c’est parce que l’on connaît les rapports entre la résistance de l’air, la masse et la forme des objets.

3.1) 1° parce que l’homme, dans la mesure ou il est une partie de la Nature, constitue une partie de sa puissance ; ce donc qui suit d’une nécessité de la nature humaine, c’est-à-dire de la Nature même en tant que nous la concevons comme définie par la nature humaine, bien que nécessaire, tire son origine de la puissance de l’homme ;

Nous n’avons pas d’emprise sur la nature (l’ensemble de la nature), mais nous pouvons modifier des rapports entre des parties de la nature. Sans jamais cesser d’être soumis aux lois naturelles, nous disposons d’une marge de manoeuvre dans notre milieu.

Nous pouvons interagir avec notre milieu, et cette action sur notre milieu conditionne notre action future. Nous construisons notre cadre de vie, et notre milieu agit à son tour sur nous-mêmes ; nous avons de ce fait le pouvoir d’agir sur nous-mêmes, ce qui peut se représenter comme une boucle de rétroaction (feed-back)

voici une représentation schématique de ces boucles et chaînes causales :

1) la nature (ensemble complexe de systèmes d’écosystèmes) 2) le milieu, l’environnement, les conditions d’existence de l’homme 3) l’homme, corps et esprit 4) le système symbolique et la mémoire externe (culture commune, tradition et ensemble des traces, "archives".) 5) les techniques et les outils 6) les systèmes économiques, sociaux et politiques (normes et règles)

  • 1 => 2 : lois biophysiques + interactions entre milieu et espèces (évolution)
  • 1 => 3 : l’inné, déterminisme génétique : lois psychologiques et biologiques définissant le fonctionnement de l’esprit humain et de l’organisme pour tout homme.
  • 2 => 3 : variations des conditions climatiques, des ressources naturelles, influences environnementales en général.
  • 3 => 4 => 3 l’homme se représente lui-même, pense son rapport au monde, perçoit son environnement par le moyen du langage, qui n’est pas un simple moyen de communication, mais ce qui permet de stocker et analyser de l’expérience. Une langue est toujours associée à un système de mémoire, à des dispositifs permettant de stocker et de transmettre des expériences. Le langage manifeste la faculté symbolique de l’homme. La réflexion et le dialogue sont deux dimensions symboliques qui donnent à l’homme la capacité de créer des réflexes et d’inhiber dans une certaine mesure des réflexes naturels
  • 3 => 4 => 5 => 2 Au moyen du langage les hommes interagissent pour édicter, formuler des principes d’organisation, de partage et d’échange. Ainsi telle société crée une monnaie, telle autre organise le troc... Ces règles écrites ou transmises oralement déterminent les droits et obligations des individus selon leur position.
  • 3 => 4 => 6 =>2 La technique et les outils nous permettent de combiner les forces naturelles, d’arranger les objets de notre milieu pour en tirer avantage. En modelant les objets naturels, l’oeuvre humaine crée le règne de l’artifice (artefact)
  • Ne pas comprendre 3 => 1 ! Même en supposant que l’homme est capable de modifier son génôme, de faire de lui-même un "ogm", il faut écrire 3 => 4 => 6 => 3.

3.2) on peut très bien dire, pour cette raison, que l’établissement de ces lois dépend d’une décision prise par les hommes ;

3.21) puisqu’il dépend en premier lieu de la puissance de l’âme humaine

3.22) et que cette âme, en tant qu’on la considère comme capable de vérité et d’erreur dans ses perceptions, peut être conçue très clairement sans ces lois,

((bien qu’elle ne puisse l’être sans une loi nécessaire au sens que nous venons de définir.))

on peut les transgresser...


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